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Événement le 18/05/2013 : Rencontre autour des représentations de la Commune de Paris

Commune de Paris d’André Benedetto (1971) : une lecture en trois temps

le par Philippe Ivernel

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II

(doc. 3)

Le lecteur qui, ainsi secoué d’un extrême à l’autre, off limits pour ainsi dire, ouvre à présent le petit volume qu’il tient en main, n’entre pas d’ores et déjà dans la pièce de théâtre proprement dite. Au contraire, il tombe d’abord sur un prélude, le récit en quelques pages d’une action de rue menée le 27 mars 1971 par André Benedetto et son équipe, avec la participation de militants, de simples citoyens et tout jeunes gens, garçons et filles, soit une cinquantaine de personnes au départ. Cette manifestation publique en Avignon ressemble à une sorte de parade. Elle appelle les passants, par voie de tracts (doc. 3), à se joindre le soir même à un bal populaire. L’action de rue dans son ensemble vise, quant à elle, à célébrer le centenaire de la Commune de Paris, au lieu de commémorer la répression de celle-ci, comme il est d’usage en mai, à travers discours et conférences et au milieu de lamentations. Benedetto s’en explique avec résolution dans ledit prélude :

Les Communards qui ont été massacrés parce qu’ils étaient dans les rues, ayant saisi leur destin à la gueule et vivant pleinement leur vie, ont droit à d’autres hommages que des marches funèbres. Nous sommes allés par les rues avec des drapeaux, des images et des chants pour témoigner que si le cadavre est à terre, l’idée est toujours debout. Et que cette idée a parfois besoin de s’incarner dans des corps autrement que sur scène.A. Benedetto, Commune de Paris, PJO, 1971, p. 5

L’intention s’affirme là en toute clarté, positivement. Elle remet en question, à maints égards, la vision d’une parade qui ferait fonction de réclame pour un spectacle ultérieur à tenir en salle. Ici, en effet, le but recherché est de rendre le théâtre à la rue. Et la manifestation en pleine ville accomplit le sens même de ce qui s’ensuivra ultérieurement sur scène, dans l’enceinte consacrée. Si parade il y a, elle n’invite pas seulement à entrer dans cette enceinte traditionnelle, mais aussi à en sortir.

(doc. 4)

Cette déclaration d’intention est suivie d’un « calendrier » retraçant la préparation, en une courte semaine, de l’action de rue : distribution de tracts, répétition de chants, fabrication artisanale d’un canon avec deux roues de charrette achetées à bas prix, un essieu prêté par un paysan, un tube donné par le ferrailleur, du bois, de la peinture verte et de la noire : l’objet se rit des produits finis de l’industrie. Il résulte d’un bricolage auquel participent, bon an mal an, les uns et les autres, tel un collectif informel, en quelque sorte. Construction de la grande femme rouge incarnant la Commune (doc. 4, 5, 6).

(doc. 5)

 

(doc. 6)

Photographiée par la presse locale lors de la manifestation, elle se présente comme une géante de six mètres de hauteur. Elle est faite d’un tissu rouge en forme de robe tombante, tenu par des perches dont les porteurs montrent leur tête en bas. Ce mannequin a pour visage un ovale blanc et lisse, dont les traits sont à peine masqués. N’est-ce pas aussi qu’il revient à tous et à chacun d’y inscrire, au fur et à mesure, les mille variantes d’un mouvement qui n’a pas fini de délivrer ses effets ? La grande femme rouge est une idée : toute une idée, mais rien qu’une idée. Elle demande à être concrétisée au fil de l’histoire en train de se faire – ou de se défaire. Le jour venu, un fort mistral souffle sur la ville. « Nous le redoutions surtout pour le transport à bras de la grande femme rouge, dont le sommet culminait à six mètres, dont l’ampleur risquait de donner prise aux rafales à l’angle des rues et sur les places. »Idem, p. 9 Néanmoins, « Bien utilisé, il doit pouvoir rendre des services incomparables. »Idem. L’efficace du concept, en tout état de cause, dépend de la bonne orientation de la voile dans laquelle va se prendre le vent.
L’itinéraire suivi par la manifestation du 27 mars 1971, d’abord cantonné aux vieilles rues d’Avignon, finit par déboucher sur la rue de la République, la trop bien nommée en l’occurrence. « […] nous nous retrouvions une bonne centaine. Nous avons parcouru le centre de la ville en chantant presque sans arrêt, en poussant le canon, en élevant la grande femme rouge, en dressant un énorme poing entouré de travailleurs découpés dans du contre-plaqué, en exhibant des pancartes explicatives et en distribuant des tracts sur le passage. »Idem, p. 8 Arrivés place de l’Horloge, les manifestants ont entonné leur répertoire – Le Drapeau rouge, La Carmagnole de la Commune, L’Internationale, Le Temps des cerises – au pied de l’Hôtel de ville. Ce jour-là, le hasard fit que « le nouveau conseil municipal procédait à l’élection de son maire et de ses adjoints » : « Là aussi, dans l’ordre d’une société organisée, la minuscule commune était en marche »J.-L. Levreau, « Les Deux Communes », Le Provençal, 29/03/1971, cité dans A. Benedetto, op. cit., p. 14. C’est ce que du moins conclut un journaliste du Provençal en date du 29 mars 1971, qui vient d’évoquer dans ses « propos du matin », en contre-point, la création collective du Théâtre des Carmes, cette action de rue « emprunt[ant] [sa] formule, dit-il, à la fois aux troubadours, à la parade des cirques et au happening ». « Ce qui aurait pu être une mascarade » prenait alors « une allure et une dimension qui ne pouvaient laisser indifférent ». Cet article, intitulé « Les Deux Communes », est intégralement reproduit dans le récit d’André Benedetto, ainsi que le tract invitant à la manifestation (« La Vraie Vie est ici ») (doc. 3) et quelques photographies du cortège (doc. 4, 5, 6). « Comme le dit le journaliste, commente l’auteur acteur, il y a deux communes : la humble qui siège laborieusement parce qu’il faut bien que le travail soit fait ! […] et la utopique qui chante joyeusement parce que c’est encore presque possible… »A. Benedetto, Commune de Paris, op. cit., p. 12 Ce journaliste ne semble pas voir l’opposition irréductible entre les deux communes, qui pourraient se nourrir l’une de l’autre, comme l’ordinaire de l’extraordinaire. C’est aussi que ce même journaliste, « dans son désir de pacifier la contradiction », observe Benedetto, ferme les yeux sur le spectacle offert hic et nunc sur la place de l’Horloge. Celle-ci, à l’occasion des « trois jours-clés d’Avignon », vaste opération commerciale, est envahie par les voitures exposées à la vente : « Les emplacements des marques sont délimités par des balles de paille. Référence aux circuits, aux compétitions, à la vitesse et à la mort présente. »Idem, p. 12 Soit, autant de cercueils de métal peints aux couleurs vives : « Le commerce étale son cimetière au soleil […] La marchandise règne. Que venons-nous faire là au milieu ? […] Est-ce cela la fête, la joie […] ? »Idem
Ici le poète et dramaturge, lecteur de Das Kapital, tout au moins du chapitre I consacré au fétichisme de la marchandise, érige en symbole destinal une vision que l’on pourrait dire de hasard, l’impression d’un moment. Mais Benedetto et les siens, à l’évidence, n’avaient pas attendu ce 27 mars 1971 pour s’insurger contre un certain état de la civilisation, entretenu par le sommeil de la raison. En 1966, par exemple, la « nouvelle compagnie » du Théâtre des Carmes publiait un manifeste affichant son intention de secouer les consciences :

Le théâtre aujourd’hui a pour seule fonction inavouée de désamorcer les bombes […] Le théâtre d’aujourd’hui donne toute chose pour définitivement acquise. Il endort les consciences […] Le théâtre d’aujourd’hui extirpe totalement du cœur du citoyen les dernières fibres révolutionnaires qui avaient survécu au laminage scolaire […]. Ne vous laissez pas cultiver par n’importe qui avec n’importe quoi […] Lavez-vous le cerveau.Europe, n°988-989, août-septembre 2011

C’est Olivier Neveux qui pointe ces extraits dans un récent numéro de la revue Europe, où il a rassemblé une série d’études et de témoignages en souvenir d’André Benedetto, disparu le 13 juillet 2009 au cours du Festival d’Avignon (qui lui doit l’organisation du « off »). Olivier Neveux présente le « manifeste » de 66 comme l’annonce des années 68, durant lesquelles se multiplient et se radicalisent les créations signées de l’auteur acteur. Créations « éclairées par les guérillas et les combats internationalistes (Napalm, 1967), soucieuses des justes lignes de masse et des contradictions principales (Le Petit Train de Monsieur Kamodé ou Emballage), héritières de l’histoire des opprimés (Commune de Paris ou Géronimo) et inspirées par ses figures (Rosa Lux ou Alexandra K.). Elles rencontreront en chemin la question occitane. »Idem.
Benedetto lui-même avait amplement évoqué son travail en 1970, au milieu des années en question, dans un entretien avec Gilles Sandier et Jean Pagel publié par Politique hebdo (numéro de novembre) : « Pourquoi nous nous battons ». Le Théâtre des Carmes ? « Un hangar de dix mètres environ sur quatorze. Depuis 1963, une quarantaine de spectacles en sept ans (pièces, happening, poésie, lectures, cycle d’études, films) » Le public ? « Un noyau de 500 personnes, pouvant aller jusqu’à 2 000. Avignon n’a que 100 000 habitants. » L’équipe ? « Une dizaine de membres qui font tout. »

- Et vos créations ? Puisqu’aussi bien, la plupart des pièces que vous avez montées sont de vous.
– Depuis août 1966, la Nouvelle Compagnie se consacre uniquement à un théâtre politique et de recherche, qui rend compte des pulsions et contradictions contemporaines. En 66, Statues : un couple chacun sur son cube. En 67, Napalm : la guerre du Vietnam ; Xerxès : trois acteurs jouent Les Perses. En 68 : Zone rouge : comment être un révolutionnaire dans la France de notre temps ; Lola Pelican, la femme aux mille seins ; Auguste et Peters, clowns. En 69 : Le Petit Train de Monsieur Kamodé, grand jeu politique sur le KApitalisme Monopoliste D’État, en prenant pour exemple le démantèlement des voies ferrées. En 70 : Emballage : Alexandre Zacharie l’homme qui ne possède rien, se vend ; Mandrin : légalité bourgeoise et légalité populaire. Rosa Lux : une des plus pures figures de la révolution.Entretien d’André Benedetto avec Gilles Sandier, Politique hebdo, 11/1970

Un troisième texte – pour en rester là – détaille le même film que les deux premiers. Signé aussi d’André Benedetto, il figure dans le numéro de la revue Europe déjà mentionné. À l’occasion du quarantième anniversaire de Mai 68, une journée d’étude – « Les Spectacles de 68 » – avait été organisée par Olivier Neveux et Jean-Marc Lachaud en avril 2008. Benedetto lut sa pièce Statues, qu’il s’apprêtait à reprendre pour le Festival d’Avignon. Le lendemain, il reprit son parcours dans une intervention orale : « De 66 à 75, dialectique de l’enchaînement des pièces. À chaque pièce son espace scène-salle. ». Retranscrite, cette contribution permet de suivre la construction et la diffusion d’une œuvre conséquente, qui d’une circonstance à l’autre se développe en observant les lois de la vie, de la vie présente, hic et nunc. (Comme Benedetto aime souvent à le préciser, en n’omettant surtout pas l’exigence de la pratique : « J’ai dit ce que nous avons fait. À vous de faire selon ce que vous avez à dire. », laisse-t-il pour message en quittant la journée d’études, à l’intention de tous et de chacun.)
La dialectique des enchaînements conduit donc jusqu’à la Commune, pour satisfaire une demande qui venait de tous côtés. Le poète et dramaturge, au départ, n’avait pas envie de s’exécuter, craignant de s’enfermer dans une spécialité qui le condamnerait à la répétition du même.

Et finalement, j’écris une pièce sur la Commune. J’ai fait 70 ou 100 petites scènes, mais on ne l’a pas montée, on s’est contenté de faire un défilé dans la ville. En tête, il y avait une image, je ne sais plus exactement laquelle, puis une poupée qui représentait la Commune, et ça poursuivait les troupes, et les autres ils étaient poursuivis par les Versaillais, cela tournait en rond. On a repris, d’ailleurs, ce spectacle à la fête de l’Humanité, au milieu des gens, avec trois chars attelés de quatre chevaux. Ils étaient habitués au cinéma, mais c’étaient des demi-sang, ce fut une séance épouvantable : il y avait trois scènes, on jouait, puis on faisait cent mètres et on rejouait les mêmes scènes. Au bout de deux heures, quand ça a été terminé, les responsables ont dit : « ça, plus jamais ».

Dans un recueil de soixante-six photos, Dix ans de théâtre, 1963-1973 – nouvelle compagnie Théâtre des Carmes, Avignon, figurent trois prises de vue de l’intervention. « Répétition sur les routes du Gard, août 1971 » (doc. 7) : un tracteur tire une charrette sur laquelle deux jeunes filles, en jean et pull over, brandissent des drapeaux. En tête du groupe, un jeune garçon tient une hampe. À côté de lui, un tambour, chevelu et barbuDix ans de théâtre, 1963-1973 – nouvelle compagnie Théâtre des Carmes, Avignon, Avignon, 1973, p. 41.

(doc. 7)

Deuxième photo, ainsi légendée : « La Commune, spectacle mobile avec trois chars, Fête de l’Humanité à la Courneuve, 12.IX.71 » (doc. 8)Idem, p. 42. Le char tiré par des chevaux semble peiner dans l’encombrement de la Fête. Il supporte une plate-forme bien visible sur laquelle une figure géante, découpée dans du bois ou du carton, tend un bras démesuré au poing fermé, prêt à frapper.

(doc. 8)

Troisième photo, « La Commune, char n°2 : l’action des femmes dans la Commune de Paris » (doc. 9)Idem, p. 43. Ce pourrait être un agrandissement de la précédente, mais centré sur la plate-forme. Les détails apparaissent plus distinctement. Devant la silhouette de la géante au bonnet phrygien – version résolument combative du mannequin d’Avignon – un groupe de femmes bien réelles se tient posté, l’une lève un fusil en signe de victoire. Derrière la charrette suivent de grands portraits photographiques de révolutionnaires identifiables, au bout de longues perches tenues par des participants.

(doc. 9)

Le même recueil, Dix ans de théâtre, comporte deux vues de l’action de rue en Avignon : « Centenaire de la Commune, 27.III.71 » et « Défilé à travers la ville, ici devant la mairie »Idem, p. 34, 35. Elles étaient déjà reproduites dans Commune de Paris (doc. 1, 4).

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